Chapitre 3
Désinstallation
« Les sept Anges aux sept trompettes s'apprêtèrent à sonner. Et le premier sonna…Il y eut alors de la grêle et du feu mêlés de sang qui furent jetés sur la terre. »
Apocalypse 8-6
Deux silhouettes avançaient silencieusement. Deux ombres se dissimulaient parmi les ombres des rochers. L’une avait les cheveux roses, l’autre une chemise blanche. La première voulait sauver l’humanité et la deuxième voulait sauver la première.
Dans la région patrouillaient des centaines de monstres qui tenaient à ce que personne ne sauve personne. Au moins les choses étaient claires. Programmes contre programmes. Les plus performants vaincront.
Une escadrille de frolions passa en vrombissant. Séraphin se colla prestement contre la paroi. Les créatures de Xana le dépassèrent sans le remarquer. Aelita attendit un instant que les monstres s’éloignent avant de faire mine de continuer.
Séraphin pressa le pas pour la rejoindre. Il tournait sa tête en tous sens pour observer les alentours. Les menaces ne manquaient pas. Plus on se rapprochait de la tour et plus la densité d’ennemis augmentait. Les deux programmes ne pouvaient plus faire un pas sans risquer de tomber sur un monstre.
Il fallait se montrer prudent. Quelle que fut la force de Séraphin, il eut été incapable d’affronter tous les monstres de Xana réunis. Le seul moyen d’atteindre la tour était d’agir avec discrétion. Malheureusement, Aelita tenait à faire vite. Ses amis humains étaient en danger.
Amis ! Séraphin avait quelques doutes sur l’usage de ce mot. Etranges amis que ces humains qui menaçaient de débrancher le super-calculateur. Le programme comprenait leur attitude : ils obéissaient à leur directive prime : rester en vie. Mais dans ce cas, pourquoi Aelita continuait-elle à les aider ? S’agissait-il d’un algorithme complexe dont Séraphin n’aurait pas eu connaissance ?
Aelita tout comme Xana avait peut-être été programmée selon un schéma évolutif basé sur la théorie du chaos ? Séraphin restait un programme logique agissant selon des lois logiques invariables. Il avait une banque de données, des processeurs de calcul, un objectif clair et indiscutable. En revanche, Aelita devait être dotée d’une intelligence artificielle supérieure basée sur des lois statistiques, théoriquement imprévisibles. Dans tout système complexe il se présente une part d’indéterminisme. Ceci explique pourquoi les deux forces en présence, Aelita et Xana, sont incapables d’anticiper les coups de leur rival.
Séraphin mit fin à ses pensées. L’analyse de la situation actuelle était prioritaire. Il avait repéré une menace. Deux frolions patrouillaient en vol stationnaire à quelques mètres de leur position.
_ Zut ! chuchota Aelita. Je ne pensais pas que ce chemin était surveillé.
Ledit chemin était un étroit pont en pierre. C’était l’accès le moins sûr pour rejoindre la cuvette rocheuse où se dissimulait la tour.
_ Trainman a importé suffisamment de monstres pour surveiller chaque centimètre carré de ce territoire, répondit doucement Séraphin.
_ Que faire ?
Aelita activa son programme de recherche et étudia toutes les routes possibles pour atteindre leur objectif. Les plus courtes étaient sous étroite surveillance. Les autres nécessitaient un détour impensable. Il ne fallut qu’un centième de seconde à la jeune fille pour arriver à cette conclusion.
_ Nous devons passer par ici.
_ Nous allons être repérés, répondit Séraphin.
_ Je sais. Mais après le pont, il n’y a qu’une cinquantaine de mètres à parcourir avant la tour.
_ Je vois. Il nous faudra courir. Si vous pouviez générer un leurre convaincant cela nous serait d’un grand secours.
_ Très bien…
Tandis qu’Aelita se préparait à projeter un hologramme, Séraphin surgit des ombres et s’avança sur le pont, d’un pas assuré et peu pressé.
Les deux frolions le repérèrent et se tournèrent dans sa direction, mais sans esquisser un déplacement. Ils étaient probablement programmés pour garder cet emplacement.
Le programme aux lunettes de soleil continua d’avancer sans montrer aucun signe d’agressivité. Le pont était étroit mais il ne regardait pas ses pieds. Séraphin avançait calmement, presque silencieusement, comme s’il n’était que le souffle du vent.
Un hologramme jaillit sur le pont. Il ressemblait comme deux gouttes d’eau à Aelita. Le leurre traversa Séraphin comme un fantôme et continua sa course. Après le pont, l’illusion s’engagea dans un corridor rempli de machines. Les créatures ouvrirent le feu. La fausse Aelita bougeait trop vite pour eux. L’hologramme courut les cinquante mètres en cinq secondes puis, au moment de bifurquer vers la cuvette rocheuse, elle continua sa course dans le corridor. Les cohortes de machines se lancèrent à sa poursuite.
Les deux frolions en faction suivirent cette scène. Ils comprirent, malgré leur processeur limité, que quelqu’un était en train de se payer la tête de Xana. Malheureusement pour eux, ils n’eurent jamais le temps de donner l’alerte..
Séraphin, une fois arrivé à leur niveau, déplia ses ailes et s’envola brusquement. Il fit un saut impressionnant de huit mètres et attrapa les deux créatures, une dans chaque main. Puis, sans autre forme de procès, il les fracassa violemment, l’une contre l’autre. Les deux frolions passèrent de l’état de carcasses déformées à celui de tas de poussière digital.
Séraphin atterrit sur le pont, d’un pied agile, et replia ses ailes. L’opération ne lui avait pas pris qu’une seconde. Aelita se hâta de traverser le pont étroit et de le rejoindre.
_ Vite ! dit-elle. Les forces de Xana poursuivent mon hologramme, nous avons une chance.
Les deux programmes se mirent à courir rapidement dans le corridor désert. C’était l’endroit rêvé pour tendre une embuscade et personne n’était resté en profiter. Les machines étant programmées pour poursuivre Aelita toute la journée, elles poursuivaient Aelita. Ceci arrangeait bien nos héros. Ils parcoururent cinquante mètres sans rencontrer d’obstacle puis arrivèrent à une bifurcation.
A gauche se trouvait le seul accès à la cuvette rocheuse où se trouvait la tour. Aelita voulut s’y engouffrer mais Séraphin la retint in extremis.
Il entendait un bruit inquiétant. Depuis ce matin, dans Lyoko, le tintamarre des monstres de Xana constituait un bruit de fond désagréable mais là c’était pire. C’était comme si des dizaines de marteaux-piqueurs s’étaient subitement donnés rendez-vous pour un colloque. Séraphin se rapprocha prudemment, se glissant le long de la paroi. Il jeta un œil à l’intérieur de la cuvette rocheuse.
_ D’accord…je comprends pourquoi ils ont abandonné si facilement la surveillance du corridor.
Devant lui s’étendait une vision d’horreur. Autour de la tour, auréolée de rouge, patrouillaient des dizaines et des dizaines de blocks. Il y en avait, au bas mot, une centaine. Et six fois plus de pattes arachnoïdes qui martelaient le sol en cœur. Le son était effroyable car grandiose. On se serait cru à l’intérieur d’une usine, si ce n’est que dans les usines les machines sont synchronisées. Devant lui, Séraphin voyait une centaine de machines de guerre autonomes qui circulaient en tous sens.
Chaque block était une menace pour Aelita. Chacun d’eux pouvait se déplacer, viser et tirer sur sa protégée. Même s’ils étaient tous équipés du même programme basique, ils pouvaient se révéler dangereux, rassemblés ainsi.
_ Je vois, commenta Séraphin déterminé. Vous ne pouvez pas rentrer là-dedans, c’est un piège.
_ Il faut pourtant y aller. Mon illusion vient de cesser. Les sbires de Xana nous auront bientôt retrouvés.
_ Je comprends. Mais je ne puis vous laisser prendre un tel risque. Il faut que quelqu’un affronte cette armée, ou du moins qu’elle l’éloigne de la tour. A cette seule condition vous pourrez atteindre votre objectif en toute sécurité.
_ Quoi ?? fit Aelita, comprenant le propos de Séraphin. Vous voulez…
_ C’est la solution la plus logique selon mes processeurs.
Le programme de combat surgit de l’ombre et se mit à sprinter.
_ Attendez vingt secondes, cria-t-il pour tout adieu.
Il dévala la pente en courant et se retrouva rapidement au cœur de la cuvette rocheuse, face à l’armée. Les blocks le virent arriver. Les plus proches lui expédièrent quelques lasers, qu’il évita facilement, les autres attendirent (étant donné la concentration de machines, on risquait de toucher un allié).
Les créatures se mirent en mouvement. Toutes se tournèrent vers l’intrus, avec l’intention d’en faire un barbecue. Séraphin se réjouit, non pas qu’une centaine de canons lasers le prennent pour cible, mais qu’il ait ainsi capté l’attention.
L’ange accentua sa foulée et se rapprocha de la masse informe de l’armée adverse. Il était seul, désarmé, face à une légion guerrière. Le groupe de blocks semblait scindé en deux parties par un étroit passage désert, menant à la tour. Séraphin se dit qu’il pourrait passer par là.
En pareille situation Napoléon aurait enfoncé le centre des troupes ennemies, les aurait divisées puis attaquées séparément. Seulement voilà, Napoléon avait un sérieux avantage par rapport à Séraphin : il avait sa propre armée.
L’ange évita encore quelques traits de feu isolés. Il comprit que bientôt il aurait droit à un véritable déluge pyrotechnique. A ce moment-là, il lui serait impossible d’esquiver la totalité des projectiles meurtriers. Séraphin avança encore de quelques pas. La première ligne de l’armée de Xana se rapprochait à grande vitesse.
A quelques mètres de là, Aelita observait la situation. Son programme logique calculait les chances de son protecteur.
Dans le monde réel, les humains éprouvaient un sentiment d’inquiétude mêlé d’admiration pour ce programme.
Encore quelques pas.
Séraphin plongea subitement les mains à l’intérieur de sa chemise pour en sortir…
***
_ Si vous ne désactivez pas la tour immédiatement, j’irai débrancher le supercalculateur. Plus de Xana, plus d’Aelita. Qu’est-ce que tu choisis ?
_ Non. Ne faîtes pas ça.
_ Pourquoi ?
Séraphin hésita un instant. Sa mission était de protéger Aelita. Débrancher le super-calculateur risquait d’avoir de graves conséquences, et dans le pire des cas, l’effacement de tous les programmes.
_ Je vais y aller.
_ C’est très serviable de votre part, répondit Yumi. Mais seule Aelita a le pouvoir de désactiver les tours.
_ Je vais y aller Yumi, dit la fille aux cheveux roses.
_ Très bien, ronchonna Séraphin. Je vais donc l’accompagner pour m’assurer qu’il ne lui arrivera rien. Mais il voudrait mieux pour vous, humains, que nos chemins ne se recroisent plus à l’avenir.
_ Aucun risque, répliqua Yumi.
En cas d’échec, tout le monde mourrait.
En cas de victoire, le saut temporel effacerait cet incident de la mémoire du Séraphin.
L’ange se tourna vers Aelita.
_ Les trois rebelles réunis ont été incapables de vaincre l’armée de Xana. Je ne pense pas en être capable.
_ Et de quoi avez-vous besoin ? demanda Jérémie via la connexion.
_ Des armes… un maximum d’armes, répondit Séraphin.
***
Séraphin plongea subitement les mains à l’intérieur de sa chemise pour en sortir deux pistolets mitrailleurs. L’ange étendit ses deux bras et activa les armes. Les canons se mirent à vomir des rafales de laser, sur un rythme effréné.
Les traits de feu ricochèrent sur les blocks les plus proche. Puis les traits s’ajustèrent et touchèrent les créatures en plein cœur. Un premier block explosa, puis un deuxième, puis un autre…
***
_ Quel type d’arme ?
_ Du type « suffisant pour anéantir des dizaines de monstres ». Mais je doute qu’un humain soit capable de matérialiser quoi que ce soit sur Lyoko.
***
Les blocks répliquèrent aussitôt par un feu nourri. Des dizaines de lasers meurtriers fusèrent vers l’ange. Celui-ci esquivait à la vitesse de l’éclair. Il feintait de droite à gauche pour rendre sa trajectoire imprévisible, multipliant les accélérations.
Séraphin était un programme logique limité mais il disposait de tables de calcul aléatoire capables de lui programmer une trajectoire hasardeuse.
***
_ J’ai peut-être ce qu’il vous faut. En étudiant le transit des données qui encombre les scanners, j’ai réussi à isoler quelque chose qui ressemble à une arme. Ce devait être un sous-programme de Krabe mais le fait est que je peux vous fournir un pistolet laser.
_ Hin ! Même dans le cas où vous auriez réussi à intercepter des données vous oubliez une chose…
_ Quoi donc ?
_ Il n’y a que Trainman qui soit capable de matérialiser les programmes sur Lyoko.
_ C’est faux, coupa Aelita.
_ Comment ? fit Séraphin.
_ J’ai la capacité de créer dans ce monde. Si Jérémie me transmet le programme je devrais pouvoir le virtualiser.
***
Séraphin tirait une dizaine de lasers à la seconde. Il ne prenait pas vraiment le temps de viser. Avec une telle quantité d’adversaires, il était obligé de toucher quelqu’un à chaque coup. Le programme se concentrait plutôt sur sa survie. Au milieu de cet orage flamboyant, il virevoltait de tous côtés pour éviter les dizaines de lasers qui fusaient de toutes parts.
Les blocks avaient renoncé à un tir croisé, calmement réfléchi. Ils tiraient maintenant sur leur cible sans se soucier de leurs confrères. Dans un tel chaos, les blocks étaient parfois détruits par des tirs amis. Séraphin s’en félicitait. En quelques secondes il avait déjà réduit au silence une vingtaine d’adversaires.
A chaque pas, il s’approchait un peu plus de la tour, éloignant le troupeau d’Aelita. Ses canons crachaient laser sur laser. Tel l’ange de la mort, il étendait autour de lui deux ailes de feu mortelles. Les pistolets lasers vibraient. Ils commençaient à chauffer. Les cellules de refroidissement étaient presque à plat.
Sans ralentir, Séraphin lâcha ses armes. Il en dégaina deux autres rangées à la taille. Les nouveaux pistolets mitrailleurs se mirent en action, déversant un nouveau feu du ciel sur les démons mécaniques.
Les lasers des blocks se faisaient plus précis. La chemise de Séraphin était striée de banderoles noires, seules traces visibles des coups qui l’avaient frôlé. Un tir, particulièrement bien ajusté, lui arracha ses lunettes. L’air semblait bouillonner. La concentration de lasers était telle que la température de la zone montait en flèche.
Séraphin regardait droit devant lui. Encore quelques mètres et il atteindrait la tour. Ses armes continuaient de déverser des lasers sur les blocks. Tout autour de lui, les créatures de Xana explosaient. Des millions de milliards de pixels emplissaient l’air, avant d’être balayés par le souffle, d’une nouvelle explosion.
Les blocks ne se souciaient guère de leurs pertes. L’armée se mit en marche vers le Séraphin. Comme une mâchoire se referme sur une proie innocente, les ailes de l’armée se refermaient sur l’ange. Celui-ci continuait à tirer sur les côtés. Il sentit que ses armes allaient encore le lâcher.
Séraphin laissa tomber ses fusils lasers. Il continua sa course en direction de la tour.
Un block se dressa sur sa route. L’ange étant désarmé, la machine ne craignait rien. Elle le cibla et prépara un coup fatal. Séraphin conserva sa trajectoire et accéléra en direction du block.
Feu !
Le laser partit. Au même instant, l’ange sauta.
Emporté par son élan, Séraphin ne put faire une gracieuse cascade. La tête en bas, et les pieds en haut, il allait dépasser le block. L’ange étendit les bras et agrippa le rebord de la machine.
En temps normal, il est impossible de déplacer un block tant ils sont solidement ancrés au sol. Mais l’énergie cinétique accumulée par Séraphin était telle que la machine fut renversée, et se retrouva les quatre fers à l’air, ou les six pattes à l’air, c’est vous qui voyez.
L’ange atterrit violemment sur le dos quelques mètres plus loin. Il resta immobile un court instant.
L’armée voulut en profiter. Une vague de lasers jaillit dans sa direction. Le block renversé se trouvait sur la trajectoire. Il fut pulvérisé par les tirs meurtriers.
Séraphin réagit juste à temps. Il roula sur le côté. Le feu mécanique le manqua de peu.
L’ange se releva et courut vers l’adversaire le plus proche. Il sauta et prit appui sur la créature pour se projeter vers le ciel. Séraphin s’éleva dans les airs, déployant ses ailes. Toutes les machines de Xana l’avaient ciblé. Parfait !
Il activa son pouvoir spécial.
Séraphin devint étincelant et dégagea une lumière aveuglante. Telle la lampe au milieu des ténèbres, il déchaîna sa luminosité dans la cuvette. Etoile du matin ou étoile du soir, il se faisait soleil dans ce triste lieu peuplé par les ombres.
Comme un conducteur qui prend les phares en pleine poire (et qui klaxonne l’abruti en face), les blocks se retrouvèrent aveuglés un court instant. Leurs senseurs principaux avaient surchargé. Il fallait les recalibrer rapidement.
Xana n’était pas un incapable, il avait créé des serviteurs capables de s’auto-réguler avec célérité. Les blocks recouvrèrent leurs esprits en 2.69 secondes. Un dixième de seconde plus tard, ils réalisèrent que leur cible avait bougé.
Séraphin volait à tire d’aile. Il se dirigeait vers l’arrière de la cuvette rocheuse, derrière la tour. L’armée se mit en branle. Les blocks survivants se lancèrent à sa poursuite comme les prédateurs voraces qu’ils étaient.
Quelques lasers jaillirent dans le ciel gris-rosé. Séraphin ne pouvait pas les voir, il leur tournait le dos. Un trait de feu toucha l’une de ses ailes.
L’ange serra les dents. Le projectile avait creusé un trou, aux bords encore rougeoyants, dans ses ailes d’un blanc immaculé. Séraphin comprit bientôt que le problème n’était pas seulement d’ordre esthétique. L’air ne le portait plus, il était déséquilibré.
Une poignée de secondes plus tard, il atterrit en catastrophe sur la roche.
_ Maintenant Aelita. Vite !!
***
Monde réel. La sentinelle traversa le pont qui menait à l’usine. La porte principale du hangar fut rapidement mise en pièces par les lames acérées de la pieuvre mécanique.
Le monstre pénétra dans le bâtiment. Tout était obscur. Les enfants avaient débranché le système électrique à ce niveau. Peu importe. La sentinelle enclencha ses senseurs infra-rouges pour se repérer.
Elle fit quelques pas et scruta les environs. Ne détectant aucun signe de vie, la pieuvre s’enfonça dans les ténèbres de l’usine. Elle descendit quelques mètres et fureta de droite à gauche. C’était bien sa cible, aucun doute, mais elle ne trouvait pas les humains.
Puis subitement, elle repéra les traces de chaleur. Ils étaient cachés dans les sous-sols, dissimulés par plusieurs niveaux de blindage. Un chemin devait logiquement mener jusqu’à eux.
La sentinelle trouva rapidement le monte-charge. Elle voulut l’activer mais réalisa qu’il avait été saboté. Peu importe. La machine de guerre était conçue pour avaler les obstacles sur sa route. Elle découpa une issue, à l’aide de son laser, dans le plancher du monte-charge. Puis elle descendit dans l’espace sombre. La pieuvre se laissa glisser le long des câbles jusqu’à un certain niveau.
Le sous-sol de la salle holographique. Là où les signaux humains s’étaient rassemblés.
La créature se jeta sur la porte blindée. Celle-ci résista. La pieuvre ficha deux de ses bras dans la muraille de béton qui remplissait les murs, pour se tenir. Elle enclencha son laser et le dirigea sur la porte blindée. La sentinelle était conçue pour traverser n’importe quel blindage connu. Il lui fallut huit secondes pour traverser la plaque d’acier. Et deux minutes pour découper une ouverture de bonne taille dans la porte.
Deux minutes durant lesquelles la machine jubila en croyant toucher au but. Les humains étaient pris au piège. Dans une poignée de secondes tout serait terminé.
Quelle ne fut pas sa déception quand, s’introduisant dans le labo, elle découvrit une pièce vide. La pieuvre ouvrit grand ses yeux, perplexe. Elle tourna rapidement ses senseurs en tous sens pour retrouver la trace des gamins et en trouva un.
Un garçon blond aux cheveux hérissés se dissimulait dans un conduit menant au niveau inférieur. Seul le fait qu’il s’agrippe aux rebords l’empêchait de glisser. Visiblement, il restait là de plein gré puisqu’il affichait un air narquois (au lieu de l’air terrifié qu’on est censé avoir quand on voit débarquer un tueur mécanique).
_ Je crois que tu t’es trompé d’étage. Sarah Connor est au vingtième, déclara Odd.
La machine se jeta sur lui à la vitesse de l’éclair. Odd lâcha sa prise et se laissa glisser dans le conduit. La pieuvre se fracassa contre le mur, une tentacule armée jaillit dans l’étroit goulot et rata Odd d’un cheveu.
Le garçon glissa dans le boyau sur une dizaine de mètres avant d’arriver au niveau suivant : la salle des scanners. Là, il retrouva ses compères. D’aucun le sermonnèrent au sujet de sa prise de risque inconsidérée, tandis que d’autres préparaient le treuil pour passer au sous-sol inférieur. Nul conduit ne menait à la chambre forte du supercalculateur, située au dernier niveau de l’usine. Le seul chemin envisageable, hormis le monte-charge, était le puits d’aération conçu pour réguler la température aux alentours de l’ordinateur. Il fallait descendre dans cet étroit conduit à l’aide d’une corde.
Plus haut, la sentinelle comprit qu’elle avait raté sa cible. Ses tentacules ne pouvaient pas atteindre le bout du conduit, aussi fallait-il choisir un autre chemin. Elle tenta un mouvement et constata qu’elle était toujours encastrée dans le mur. La machine gesticula un moment puis choisit de planter ses serres dans le bloc de béton. Prenant appui sur la paroi, elle exerça une pression contraire et parvint à s’extraire*.
La sentinelle retourna dans la cage d’ascenseur. Elle descendit rapidement au niveau des scanners. Trouvant une nouvelle porte blindée sur son passage, elle activa son laser et se mit au travail.
***
Toute l’armée des blocks s’était mise à poursuivre Séraphin. Tous les monstres de Xana migraient vers le fond de la cuvette rocheuse, derrière la tour.
Aelita comprit qu’elle n’aurait pas d’autre chance. Là-bas, l’ange blessé attirait l’attention de tous. Il fallait qu’elle y aille maintenant.
La jeune fille aux cheveux roses se mit à courir. Vite d’abord, puis extrêmement vite. Sa programmation initiale comprenait la course à pied et les longues heures de poursuite avec les monstres de Xana n’avaient fait que perfectionner cette aptitude.
Dans le monde virtuel, Aelita pouvait courir à une vitesse proche de cinquante kilomètres par heure. Elle était pareille à une voiture lancée à toute allure vers sa cible. Ses longues foulées la rapprochaient inexorablement de la tour.
Les monstres chargés de garder l’emplacement continuaient de déverser leur feu meurtrier sur le pauvre Séraphin. Blessé, l’ange ne pouvait plus voler. Sa mobilité étant réduite, il encaissa rapidement plusieurs coups directs. Le dernier coup l’envoya au tapis. En tant que programme, il savait que sa mort virtuelle équivaudrait à une désinstallation définitive mais qu’importe.
La mort est un processus inévitable. Les programmes doivent, comme les humains, disparaître un jour. On se bat avec toute son énergie même si on connaît déjà le vainqueur. Les humains se battent pour des causes perdues parce qu’elles sont justes. Lui se bat contre l’inéluctable parce que c’est sa mission.
Aelita courait. Il ne lui restait plus que trente mètres à parcourir.
Dans un dernier sursaut d’orgueil, Séraphin se releva et se rua vers l’adversaire le plus proche. Il sauta et lança ses deux pieds contre le block. Le monstre fut retourné par le coup. Et les quarante autres crachèrent une vague mortelle sur l’ange.
Aelita courait toujours. Plus que vingt mètres.
Séraphin sentit distinctement les lasers le toucher et arracher des brassées de pixels. Son compteur vital affichait zéro. Le programme original était défragmenté. Les lignes de programmation n’étant plus soudées entre elles commencèrent à se disperser. Le polygone censé représenter l’ange brilla une dernière fois. Les arrêtes s’illuminèrent un bref instant avant que toutes les facettes ne volent en éclats simultanément.
Séraphin s’évanouit dans l’air virtuel de Lyoko et disparut sans laisser de trace. Les blocks se félicitèrent intérieurement d’avoir détruit la cible. Puis leur programme d’acquisition se réveilla immédiatement. Une autre proie, bien plus importante, approchait d’eux. Comme un seul homme, les quelques quarante blocks restants se retournèrent.
Ils ne pouvaient tirer sur Aelita sans endommager la tour qui se dressait entre eux.
Maudissant leur programme tactique, les créatures les plus excentrées se déplacèrent rapidement pour tenter d’amener leur rebelle dans leur viseur. Mais quand ce fut fait, ce fut trop tard.
Au terme d’une course ahurissante digne des jeux olympiques Aelita exécuta un saut en longueur particulièrement impressionnant et se jeta dans la tour.
***
La sentinelle cessa son activité de découpage. Ses senseurs infra-rouge l’avaient averti que les humains se jouaient d’elle une nouvelle fois. D’après le scan, trois des humains avaient déjà rejoint le niveau inférieur, celui où était entreposé le supercalculateur. La machine décida donc d’abandonner sa tâche et descendit tout au fond de l’usine.
Elle arriva devant la dernière porte blindée, couvertes de divers inscriptions relatant le contenu du niveau. La machine de guerre activa tout ses lasers.
De l’autre côté, trois jeunes garçons comprirent que leur ruse avait échoué.
_ Aïe…gémit Ulrich. Finalement Yumi tu devrais rester au niveau des scanners.
_ Ah non, répondit la jeune fille suspendue à la corde. Je viens juste de refermer la trappe.
_ Il nous faut un plan, intervint Jérémie.
_ Attendez, coupa Odd. La machine peut pas rentrer ici. Si elle se met à tirer dans tous les sens, elle détruira Xana. Et c’est pas le but de Xana.
_ N’empêche qu’elle va rentrer, répondit Ulrich.
Déjà une nuée d’étincelles jaillissait de la porte blindé. Un immense cercle rouge se dessinait rapidement. Un cercle assez grand pour laisser passer le monstre.
_ Cachons-nous derrière l’ordinateur, ordonna Yumi.
_ Ouais…c’est le moment de jouer à cache-cache, répliqua Odd ironiquement (ce qui ne l’empêcha pas d’imiter les autres).
_ Aelita, marmonna Jérémie entre ses dents. C’est maintenant ou jamais.
Le bruit du laser s’estompa. Des coups sourds retentirent contre la porte blindée. Le morceau découpé fut lentement mais sûrement déplacé.
_ On aurait pas dû faire confiance à ce Séraphin, pensa Ulrich.
Un bruit sourd. Le lourd morceau de métal avait été jeté à terre. Des cliquetis. Les pinces de la sentinelle s’insinuaient dans l’ouverture à la recherche de prises. Un hululement effrayant. La machine avait activé son répulseur.
***
Dans la tour, Aelita avait atteint le bon niveau. Elle courut sur les marques dessinées au sol, qui réagirent par des bruits cristallins. Devant la jeune fille s’affichèrent plusieurs moniteurs virtuels.
Pour reloader le monde de Lyoko, il lui fallait introduire dans le fichier source « Code Lyoko ». Cela suffirait à sauver ses amis, mais qu’en serait-il du monde virtuel ?
Si l’histoire recommençait au début, il leur faudrait à nouveau affronter Trainman et ses hordes de monstres. Qu’adviendrait-il de Séraphin ? S’il était inscrit dans les fichiers initiaux, une réinstallation du système le ressusciterait. L’ange reviendrait, amnésique mais vivant.
***
La sentinelle contourna précautionneusement le supercalculateur pour éviter de l’endommager par mégarde. Elle trouva rapidement les enfants. Ceux-ci comprirent qu’il n’y avait plus d’espoir, plus de cachette, plus de fuite possible.
Jérémie eut une dernière pensée pour Aelita. Il n’avait pas su la sauver.
Ulrich eut une dernière pensée pour Yumi. Pourquoi ne pas lui avoir dit ce qu’il ressentait ?
Yumi eut une dernière pensée pour Ulrich (qui était exactement la même).
Odd eut une dernière pensée pour Aelita. Mais pourquoi attend-t-elle toujours le dernier moment pour nous sauver ? C’est vrai quoi, si je fais une crise cardiaque maintenant on ne pourra pas me ressusciter.
Les griffes acérées du monstre métallique jaillirent. Tout se figea. Puis un flash blanc engloba tout le monde.
***
Dans le supercalculateur, la totalité des fichiers se dissipa instantanément pour être aussitôt remplacés par les fichiers initiaux.
Les hordes de monstres illégaux disparurent du territoire montagne. Les rochers détruits se reconstituèrent comme par magie. Le ciel gris-rosé retrouva sa teinte claire du matin. La tour auréolée de rouge retrouva sa couleur bleue.
Des milliards de kilo-octets d’information se déversèrent dans les canaux de transmission. Les programmes inconvenants étaient désinstallés en masse. Blocks, frolions, Krabes, Megatanks et kankrelats étaient désassemblés avant d’être désintégrés en leurs atomes constituants.
Xana échappa au reformatage car, ne l’oublions pas, il fait partie intégrante du supercalculateur. Pour le détruire, il faudrait débrancher l’ordinateur quantique mais ça, les humains ne le feront jamais tant qu’Aelita n’aura pas été sauvée.
Tout était redevenu normal.
***
Le programme psychopathe se remit alors à échafauder un nouveau plan pour anéantir les humains. Il rappela à lui son fidèle Trainman (qui se cachait dans sa gare virtuelle durant les réinstallations) en lui confiant la tâche d’amener de nouveaux monstres sur Lyoko.
Dans les profondeurs de la mémoire centrale, un programme détecta l’ouverture illégale de canaux et le transfert illicite de données. Il commença à dupliquer son code et à en envoyer des bribes à travers les trains d’information. Le transit était tel que personne ne s’en rendit compte.
Séraphin sourit en son for intérieur. Si Xana tentait d’envoyer sur Lyoko une armée de monstres, l’ange pourrait s’introduire en douce dans le monde virtuel et accomplir sa mission : protéger Aelita.
Fin
Pour reloader cette fanfic, retournez au premier chapitre.
* Bizarrement, dans la langue française, le verbe « s’extraire » ainsi que les composés de « traire » n’ont pas de passé simple, ce qui je l’avoue m’oblige à faire des phrases alambiquées.